Un débat sur la biologie de synthèse bien trop silencieux

Le jeudi 25 avril 2013 s’est déroulée à Paris la première séance du Forum de la Biologie Synthétique, organisée par l’Observatoire de la biologie de synthèse et accueillie par le Cnam (Conservatoire national des arts et métiers). Peu de monde a été informé de la tenue de cette rencontre entre experts et grand public et les retombées ont été quasi inexistantes, c’est pourquoi fiXience a décidé de publier un article à ce sujet.

L’Observatoire de la Biologie de Synthèse – création

L’Observatoire de la biologie de synthèse (OBS) est créé en janvier 2012, suite à la demande du ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche de « suivre le développement de disciplines scientifiques émergentes et de favoriser la tenue d’un débat équilibré et argumenté au sein de la société ». L’OBS,  dont le conseil d’orientation est composé de personnalités de l’INRA, du Cnam, de l’INSERM, de Fondation Sciences Citoyennes, de l’IFRIS, de Genopole, de France Nature Environnement, du Haut Conseil de Biotechnologies… a pour objectif la mise en place d’un  dialogue en amont avec toutes les parties prenantes et tous les publics. Ne nous le cachons pas, la hantise de l’Observatoire est de voir son Forum sur la biologie de synthèse prendre la même tournure chaotique que le débat sur les nanotechnologies qui s’est tenu quelques années auparavant.

Flash-back sur les nanos

En 2009 a eu lieu le débat national sur la question très controversée des nanotechnologies, organisé cette fois par la CNDP (Commission Nationale du Débat Public) sur demande du gouvernement. Si nous devions n’en retenir qu’un mot, ce serait sans conteste un fiasco ! Plus de la moitié des séances ont été annulées, en raison des perturbations tellement bruyantes que le débat ne pouvait avoir lieu. Des militants du collectif Pièce et Mains d’Oeuvre ont veillé à ce que le débat qu’ils qualifiaient « d’acceptation des nanos » ne puisse se tenir, le décrivant comme étant « la tournée de promotion des nanotechnologies ». Résultat : 3216 participants, 75 contributions, 661 questions posées et 169 717 visites sur le site Internet, largement en deçà des objectifs fixés. La CNDP a d’ailleurs reconnu que le débat  « n’a pas eu le succès escompté », et c’est peu dire.

À l’Observatoire de la Biologie de Synthèse, la pression monte !

Les chimpanzés du futurNous sommes le 25 avril 2013, la première séance du Forum sur la biologie synthétique va s’ouvrir au Cnam de Paris. « La biologie de synthèse existe-t-elle ? » est la thématique retenue pour ce premier débat, auquel sont invités Jacques Aiech (chercheur en biologie de synthèse à Strasbourg), Jean Gayon (chercheur et historien des sciences) et Jean Weissenbach (chercheur à Genopole). Parmi la centaine de participants, des lycéens sont présents, invités dans le cadre du programme Jouer à débattre mis en place par l’association L’Arbre des Connaissances – Association pour la Promotion de la Science et de la Recherche. A leur grande surprise peut-être, mais comme nous pouvions nous y attendre, un groupe d’opposants portant des masques de chimpanzés fait tourner court la discussion en brandissant une banderole « Non à la vie synthétique », distribuant des tracts, scandant des slogans et lisant une déclaration au micro… rendant quasi impossible la reprise des discussions. Pourtant celles-ci reprennent suite à la forte demande des lycéens, mais le processus sera suspendu temporairement. Le site de l’OBS l’annonce : « La première rencontre du 25 avril n’a pas pu se dérouler comme prévu, compte tenu de l’intervention d’un groupe d’opposants au débat qui ont bloqué la discussion. Cette intervention nous oblige aujourd’hui à repenser l’organisation du débat sur la forme et le fond. Afin de nous donner le temps de la réflexion, nous suspendons le Forum de la Biologie de Synthèse et vous donnons rendez-vous à l’automne 2013 pour la reprise du premier cycle de débats-conférences. »

Parole aux Chimpanzés du futur

Afin de comprendre plus en finesse les motivations qui ont poussé les chimpanzés du futur à bloquer la tenue d’un tel débat, pourtant jugé démocratique, nous vous invitons à lire leur déclaration.

« Bonjour,

Nous portons ces masques pour dénoncer la mascarade qui se déroule sous nos yeux. La mascarade de ce pseudo-débat pour nous faire accepter des décisions déjà prises.

Nous portons ces masques parce que nous sommes les chimpanzés du futur. Nous sommes ces chimpanzés – ces humains qui ne fusionneront pas avec la machine. Nous ne trafiquerons pas notre génome pour devenir plus performants. Nous refusons la vie synthétique mise au point dans les laboratoires.

Dans ce pseudo « Forum de la biologie de synthèse », vous pouvez dire tout ce que vous voulez. Cela n’a aucune importance, aucune incidence. Cela ne changera rien au développement de la biologie de synthèse. Les décisions sont prises, les programmes lancés. Pendant qu’on vous distrait avec ce spectacle, Total, Sanofi, Monsanto, l’INRA, le CEA, le Genopole fabriquent des bactéries synthétiques et des codes génétiques artificiels. Ils s’emparent du vivant et accélèrent l’épuisement de la planète.

Pour les manipulateurs d’opinion, il faut que nous participions à la mascarade. Comme ils disent : « Faire participer, c’est faire accepter ». Si nous participons à cette parodie, nous laissons croire qu’un débat démocratique a eu lieu. Nous aidons les communiquants à rôder leur argumentaire pour étouffer la contestation. Participer, c’est accepter.

Vous, chercheurs, qui prétendez délibérer sur la biologie de synthèse, vous devez vos carrières, vos revenus, votre position sociale à la recherche. Vous êtes juges et parties ; vous êtes en conflit d’intérêt ; vous devriez être les derniers à vous exprimer sur le sujet. Votre participation à ce débat est illégitime. Autant consulter les marchands d’armes sur l’opportunité de déclarer la guerre.

Nous, chimpanzés du futur, nous ne défendons aucun avantage ni privilège. Nous défendons juste la possibilité de choisir ce qui va nous arriver.

La ministre de la recherche Geneviève Fioraso vous a commandé de « désamorcer les craintes » de l’opinion. Mais nous n’avons pas peur, nous sommes en colère.

Nous n’avons ni question à vous poser, ni incertitude à lever. Notre position est déjà figée : nous n’acceptons pas.

– Nous refusons la fuite en avant technologique qui épuise les humains, les écosystèmes et la planète.

– Nous refusons vos bactéries artificielles, votre biodiversité artificielle, votre viande synthétique cultivée en laboratoire.

– Nous refusons le pillage du vivant,

– Nous refusons votre monde-machine peuplé d’aliens à l’ADN synthétique : bactéries, plantes, animaux et humains génétiquement modifiés.

– Nous refusons la destruction du monde et des hommes au nom de la guerre économique.

Nos masques servent à dire que ce forum est une mascarade ; et maintenant la mascarade est finie.

Vous, dans cette salle, rentrez chez vous. Informez-vous par vous-mêmes ; parlez avec vos proches, vos voisins, vos amis. Refusez la manipulation d’opinion et les faux débats. Rejoignez les chimpanzés du futur. Non à la vie synthétique, à la vie artificielle, à la vie morte ! Vive la vie vraie, la vie vivante : notre seule vie ! »

Les chimpanzés du futur, Paris, le 25 avril 2013.

Voir la vidéo de la première séance du Forum sur la biologie de synthèse.

Participer c'est accepter

Forum d’acceptabilité ou expérience de démocratie ?

La Fondation Sciences Citoyennes, représentée par sa présidente Catherine Bourgain, a fait le choix de participer au comité de pilotage de l’OBS, tout en appelant à la « vigilance pour que le débat soit une véritable expérience de démocratie ! » Ils déclarent sur leur site que « si nous avons décidé de participer à cet observatoire, c’est parce qu’il nous a semblé que certaines conditions étaient cette fois remplies pour que le débat ne se résume pas à une procédure d’acceptabilité de la biologie de synthèse, et qu’il pourrait valoir le coup de participer à en faire un débat réellement contradictoire et informé autrement que par les seuls défenseurs zélés du domaine. ». La Fondation Sciences Citoyennes avait d’ailleurs préconisé de ne pas inviter que des chercheurs pour la séance de lancement du débat, proposant de faire intervenir des personnalités issues d’ONG internationales qui pourraient analyser de façon critique les développements du domaine et mettre en perspective les enjeux de la biologie synthétique. Cette recommandation n’a pas été suivie et « la présentation de la controverse était réduite à une controverse interne à la communauté scientifique : la biologie de synthèse est-elle un domaine radicalement nouveau ou pas ? », question qui, il faut bien l’avouer, ne semble pas la plus pertinente pour lancer un Forum sur la Biologie de synthèse.

En publiant cet article, fiXience ne se pose pas en donneur de leçons mais essaye de faire un état des lieux succinct de la situation actuelle. Les débats science-société et les discussions citoyennes sur les enjeux scientifiques et technologiques sont des processus auxquels aucune « recette miracle » ne peut être appliquée. Les champs à mobiliser pour permettre des discussions de si grande ampleur sont nombreux et souvent contradictoires. Ce qui est certain, c’est que ces processus doivent être envisagés sur le long terme, pour donner le temps et les outils aux citoyens de penser la thématique dans sa globalité. Si la critique est facile, les solutions constructives à proposer pour permettre de véritables discussions citoyennes sont difficilement identifiables. Nous invitons donc les lecteurs à répondre eux même aux questions qu’ils se posent à coup sûr : la Fondation Sciences Citoyennes a-t-elle raison de continuer à participer à un tel débat ? L’action « coup de poing » des Chimpanzés du futur est-elle légitime ? Si non, quel recours ont-ils à disposition ? Est-ce que « Participer, c’est accepter » ? Le débat contradictoire peut-il faire émerger des scénarios soutenables ? Toutes ces questions sont d’ailleurs celles que se pose fiXience, et certainement de nombreuses associations de médiation scientifique, et auxquelles il est crucial de réfléchir en tant qu’acteur de la culture scientifique.

Écrit par : Marie Chauvier, fiXience

 

Pour approfondir

Biologie de synthèse : Vigilance requise pour que le débat soit une véritable expérience de démocratie ! par Fondation Sciences Citoyennes.

Nucléaire ou biologie de synthèse : débats impossibles ? article de Sylvestre Huet sur son blog {Sciences²}.

« Rapport sur les Enjeux de la Biologie de synthèse », présentation de Geneviève Fioraso, le 17 février 2012.

Articles en ligne de l’association VivAgora.

Où va la biologie de synthèse ? dans l’émission Terre à terre, par Ruth Stégassy, sur France Culture, 2012. Avec : Bernadette Bensaude-Vincent, Dorothée Benoît-Browaeys et Céline Lafontaine.